GRIPPE ESPAGNOLE 1918 en FRANCE

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L'Histoire N° 281

La grippe espagnole submerge la France

Pierre Darmon, directeur de recherches au CNRS

En avril 1918, dans une France en guerre, une nouvelle menace se profile à l’horizon : une épidémie de grippe qui, bientôt, va tout submerger. Comment les Français ont-ils vécu cette tragédie dans la tragédie ? Les archives permettent de suivre l’évolution d’un fléau qui, avec l’irruption de la pneumonie atypique et de la grippe aviaire, semble n’avoir rien perdu de son actualité.

En février 1916, un médecin-major, le Dr Carnot, observait à Marseille une « épidémie spéciale de pneumococcie » ayant « éclaté chez les travailleurs annamites avec une gravité considérable » (1). Comment, en pleine hécatombe par le feu, aurait-on pu se douter que cette sorte de pneumonie atypique, bientôt aiguillonnée par la grippe dite « espagnole », allait concurrencer la guerre dans ses funestes effets !
Si Carnot ne donnait aucune précision chiffrée sur la mortalité qui s’ensuivait, il précisait que, dans certains centres hospitaliers, elle s’était élevée à 50 %. Au fil des mois, le pneumocoque des Annamites allait conquérir la place par infiltration lente.
Dijon, novembre 1916 : 39 Annamites sont touchés par une pneumonie identique. Trois d’entre eux décèdent.
Nice, février 1917 : le médecin-major Labbé est intrigué par la fréquence des pneumonies observées « chez les sujets de couleur (Algériens, Martiniquais, Indochinois) » et « qui affectent la forme de broncho-pneumonie, de bronchite, de congestion pulmonaire avec parfois des pleurésies purulentes ».
Chartres, avril 1918 : le médecin-major Ribierre signale 27 cas de pneumonie chez des Annamites récemment arrivés.
La « pneumonie des Annamites » n’inquiète pas outre mesure les médecins militaires. Ne s’agit-il pas d’un mal exotique étranger à la race blanche ? Certitude exprimée à travers quelques formules peu charitables. « Ces Annamites réagissent comme des enfants ou des animaux sensibles », écrit le Dr Ribadeau-Dumas.

« Une pathologie très différente de la nôtre »

Le Dr Carnot ajoute : « Cette septicémie se comporte, chez les Annamites, comme chez les animaux de laboratoires, lapins et souris. » Le Dr Labbé en conclut dans son rapport de février 1917 : « Il y a là une pathologie très différente de la nôtre. D’ailleurs, quand on visite les hôpitaux des malades de couleur, on a parfois l’impression d’être en présence d’infections nouvelles inconnues aux hommes de nos climats et que les médecins instruits des maladies tropicales ne connaissent même pas. »
Or les symptômes de la « pneumonie des Annamites » préfigurent point par point ceux des foudroyantes complications broncho-pulmonaires de la grippe espagnole si l’on suit la description qu’en donne le Dr Ribadeau-Dumas : « Début brusque, parfois violent, ascension rapide du thermomètre pouvant dépasser 40 °C, céphalées, […] signe de bronchite des sommets, râles, expectorations rares mais constituées de pus. […] Température élevée avec défervescence [diminution de la fièvre] brusque. Quantité de pneumocoques à l’état pur. Il s’agit bien d’une pneumonie. »
Le « pneumocoque » des Annamites n’est certes pas forcément importé par les coloniaux. C’est un germe d’origine inconnue, mais d’une extrême virulence. Il prépare son terrain en s’attaquant aux sujets qui, étrangers à nos climats et à nos pathologies, et vivant dans la promiscuité, sont mal protégés. Au demeurant, à partir de 1917, il n’épargne pas même certains Européens.
Or, à partir du mois d’avril 1918, voilà que l’affaire tourne au cauchemar avec l’arrivée d’un nouvel invité : la grippe. C’est en effet la conjonction de deux facteurs qui va conférer sa gravité au fléau : d’une part le virus de la grippe, d’autre part un pneumocoque ou tout autre bactérie pathogène responsable d’un syndrome respiratoire aigu. Le premier affaiblit le malade, creusant le gîte d’où le second essaimera pour l’abattre (2).
Dès le mois d’avril 1918, un peu partout dans le monde, sont signalés les premiers cas de grippe, plus tard appelée « espagnole » par référence à l’épidémie de grippe qui, en 1889, avait fait 200 000 morts en Espagne. En France, ils auraient été signalés dans les tranchées, à Villers-sur-Coudun, entre le 10 et le 20 avril 1918. De là, l’épidémie se répand à travers la France entière. Mais, dans sa bénignité relative, elle n’est que la répétition générale de la grande épidémie qui, à partir de septembre, fauchera les individus par centaines de milliers.

Indifférence quasi-générale

Sa foudroyante diffusion frappe pourtant les observateurs. Tous les rapports de médecins-majors le signalent : « L’épidémie a éclaté, brusque et massive… » ; ou « son extension a été massive mais son évolution , brève et bénigne ». Les « indigènes », là encore, en sont les premières victimes. A la réserve automobile du grand quartier général, entre le 1er et le 12 mai, 28 Européens sur 89 (soit 31 %) contractent la grippe, qui s’attaque à 1 088 Indochinois sur 1 399 (soit 78 %). Pareille morbidité est attribuée « aux fraîcheurs tardives et à la déplorable habitude des Indochinois de cracher à terre » (3).
Raison plus vraisemblable : la promiscuité dans laquelle ils vivent. Ces malheureux, confesse le rapporteur, sont « resserrés au nombre de 1 350 dans un espace étroit et dorment collés à plusieurs sur la même couchette. Chaque baraque en reçoit 150 à 200 et le manque d’air y est manifeste ».
D’Espagne parviennent en outre des renseignements alarmants. Selon une lettre adressée le 10 juin 1918 de Madrid par le pasteurien Chantemesse au secrétaire d’État du Service de santé Justin Godard, la grippe aurait frappé 70 % des Madrilènes en l’espace de trois jours. Le 30 mai, l’ambassadeur de France à Madrid avait informé Paris que 70 % du personnel de l’ambassade était alité et que les affaires courantes étaient suspendues sur l’étendue de la péninsule Ibérique. Qu’en sera-t-il lorsque surviendront les fraîcheurs ? Aussi Chantemesse et l’ambassadeur recommandent-ils la mise en place de mesures prophylactiques destinées à protéger les armées du fléau.
Il s’agit donc bien d’une pandémie qui, en juillet, semble d’ailleurs en voie d’extinction. Mais, comme le signale l’historienne Sophie Delaporte, « alors que l’on constate une diminution du nombre total de grippés, il s’avère que les cas dits “compliqués” occupent une part croissante, ce qui semble signifier une modification de la nature de l’épidémie, qui tend, dans ces régions, à s’aggraver » (4).
Tranquillement, le mal poursuit son chemin dans une indifférence à peu près générale. Le 6 juillet 1918, les lecteurs du Matin peuvent même se réjouir car cette grippe est le nouvel allié des Français : « En France, affirme le chroniqueur, elle est bénigne ; nos troupes, en particulier, y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front, les Boches semblent très touchés. Est-ce le symptôme précurseur de la lassitude, de la défaillance des organismes dont la résistance s’épuise ? Quoi qu’il en soit, la grippe sévit en Allemagne avec intensité. »
A cette date, la grippe est donc le dernier souci des Français. Au demeurant, qu’en sait-on ? Peu de chose, la presse faisant surtout référence aux premières manifestations de la pandémie à l’étranger : « A Londres, lit-on dans Le Matin du 4 juillet, un médecin qui avait 52 malades jeudi dernier en avait hier 184. Dix pour cent du personnel des grands magasins sont absents. A Dudley, 4 000 enfants sont atteints et toutes les écoles sont fermées. A Manchester, 70 tramways ne circulent pas par suite de l’absence de 300 conducteurs et watt. A Berlin, les registres du bureau d’assurances contre la maladie montrent qu’en quinze jours le nombre des malades a augmenté de 18 000… »

La maladie défie tout pronostic

Rien de plus banal, en somme ! En ces temps calamiteux, les Français n’ont-ils pas d’autres sujets d’inquiétude ? Près de deux mois plus tard, Le Matin du 31 août 1918 consacre toujours quelques entrefilets à « cette petite épidémie ». Mais, pour la première fois, il fait état de morts : « Gannat, 30 août : on signale qu’au village de Santes, commune d’Échassière, vingt personnes sur une quarantaine formant la population ont été malades en même temps de la grippe espagnole. Quatre sont mortes. »
En réalité, durant le seul mois d’août, 65 grippés viennent de décéder dans la seule ville de Montpellier et les médecins pressentent déjà l’étendue du fléau car cette grippe « espagnole » entraîne désormais un chapelet de complications nouvelles : troubles cardiaques, œdème pulmonaire, cyanose, etc.
Tous les éléments de l’explosion sont en place : terrain labouré par une première vague de grippe et ensemencé de pneumocoques, exaltation de leur virulence par passage d’un organisme à l’autre. Dans plusieurs régions, la mortalité a déjà atteint son acmé. A Marseille, on recense, en juillet 1918, 356 grippes et 35 décès, soit une mortalité de 9,8 %. Celle-ci sera de 10,7 % en août et de 8,3 % en septembre.
C’est alors, au cours de l’été 1918, que l’inquiétude commence à remuer les foules et que les journaux médicaux se saisissent de l’affaire. Il est vrai qu’au fil des archives surgissent d’inquiétantes estimations. A Paris, le Bulletin hebdomadaire de statistiques municipales n’indique encore que 330 décès grippaux pour le mois de septembre mais on en relève plus de 2 000 dans l’armée.
Partout le faciès de la grippe et de ses complications pulmonaires s’impose dans sa version terrifiante. Les médecins militaires en ont brossé un tableau précis. La « pneumonie des Annamites » en est la version la plus courante : poussée fébrile aussi brutale que la chute de la fièvre après trois à cinq jours, symptômes bronchiques puis pulmonaires, pneumonie sévère au bout de trois à quatre jours dans 20 % des cas, « expectoration non pas en gelée d’abricot mais roussâtre avec l’apparence de jus de pruneaux et un aspect mousseux en cas d’œdème pulmonaire ».
La maladie défie tout pronostic. Un cas qui, au premier jour, semblait bénin, se transforme en cas grave avec évolution fatale. « On a laissé un matin un pneumonique en bon état avec un ou deux foyers de condensation et, le soir, on le retrouve dyspnéique, inquiet, s’agitant dans son lit, avec les lèvres cyanosées. L’homme devient bleu, baigné de sueurs profuses, commence à râler et la mort survient », expose le Dr Weil, établi à Nantes.
D’une marche parfois foudroyante, la complication œdémateuse « alimente la fabulation populaire qui parle de sujets morts après quelques heures de maladie, devenant noirs, de peste de choléra et qui veut qu’il s’agisse là d’une maladie nouvelle » (Dr Merklen, Morbihan et Finistère). Le malade au bord de l’asphyxie devient la proie de phénomènes nerveux : tremblements, insomnie, « subdélire », voire euphorie.

La guerre facilite la dissémination du fléau

L’accumulation de ces malades prostrés, frappés de sidération, plongés dans l’obscurité respiratoire, le visage cyanosé d’une pâleur terreuse, offre un spectacle terrifiant que le médecin-major Bertin, basé dans le Nord, ne peut décrire sans malaise : « Quand on circule dans une salle de grippés, on est frappé par l’aspect de ces malades, à demi assis sur leur lit en décubitus latéral [allongés sur le côté], à la respiration brève et pénible qui montre déjà l’intervention des muscles respiratoires accessoires. Ici, on n’observe plus le faciès rouge du début mais un teint plombé. Le regard inquiet semble dire la crainte d’une asphyxie pulmonaire. Bientôt, c’est une pluie de râles sur toute la surface pulmonaire. C’est la forme œdémateuse où le malade crache une mousse blanche parfois sanguinolente. Puis survient l’asphyxie. »
Les médecins se sont penchés sur l’origine de l’épidémie, sur la période d’incubation et sur son mode de diffusion. Leurs conclusions sont parfois surprenantes. Les causes sont banales. On incrimine les circonstances météorologiques, la fraîcheur succédant à la canicule et les germes en suspension dans l’air.
Plus étonnante est l’éphémère période d’incubation. Un officier blessé entre à l’hôpital de Tours où éclate la grippe qu’il a contractée au front. Sa femme vient le voir à 2 heures de l’après-midi. Quatre heures plus tard, elle présente les premiers symptômes du mal et, à 8 heures du soir, c’est au tour des officiers de la salle d’être atteints à quelques minutes d’intervalle. Cette simultanéité est courante. Le médecin-major Boidin a observé seize artilleurs qui, dans le même abri, furent saisis au même instant d’un violent accès grippal, et, dans la Revue moderne de médecine et de chirurgie, il est fait mention d’une petite ville de province où 60 habitants tombèrent malades la même nuit.
La densité des germes est donc extrême et leur pouvoir de diffusion fabuleux puisqu’une famille nichée sur une crête alpine de 1 170 mètres d’altitude n’a pas même été épargnée. Le phénomène est aggravé par les mouvements de troupes et de permissionnaires.
La guerre ne se contente pas de faciliter la dissémination du fléau. Elle fait des soldats au front des victimes toutes trouvées pour l’épidémie. Selon une statistique du service technique de l’armée, la grippe touche 230 000 soldats de septembre à novembre 1918. Une polémique s’ensuit entre les médecins de l’avant et ceux de l’arrière. Les premiers s’empressent, avec raison, d’évacuer les grippés vers l’arrière pour être en mesure de faire face, en fonction des opérations militaires, à des afflux massifs et impromptus de blessés. Mais les seconds ont, eux aussi, de bonnes raisons de dénoncer les conditions de transport, fatales à un grand nombre de grippés.
Le facteur d’aggravation le plus éprouvant concerne les gazés. Si la promiscuité exacerbe la contagion, la cohabitation inévitable des grippés et des gazés condamne ces derniers à mort, même s’ils n’ont été que faiblement intoxiqués. Dès le mois de juillet 1918, le médecin-major Chiray sonne l’alerte : dans son service du Mans, les gazés ont tous succombé à une pneumonie mortelle. En août, nouvelle tragédie. Un train sanitaire dépose à Châteauroux une centaine de gazés bénins. Pour les pneumocoques, c’est la bonne aubaine. Au bout de quelques jours, note le Dr Turlais, la foudre grippale et pulmonaire s’abat sur eux : « Une pluie de râles congestifs envahit les poumons. Le regard est inquiet, la face se cyanose. Pouls rapide, faiblesse cardiaque. Les malades devant évoluer vers un dénouement fatal délirent, la cyanose augmente et la mort survient. »
En 1918, la grippe espagnole surgit au milieu d’un épuisement général. De surcroît, les Alliés ont entamé leur offensive victorieuse, et c’est en cet instant d’espérance que l’intruse semble devoir prendre le relais du feu et du fer.

Enterrements de nuit

Dans le public, un imaginaire prend corps. On parle de « peste pulmonaire » apportée par des voyageurs venus d’Orient, de dengue, de suette miliaire. On chuchote, sans le comprendre, un mot à la mode : « spirochète grippal » (5). On incrimine les moustiques ou les boîtes de conserves venues d’Espagne et empoisonnées par les Allemands. « Le bruit court, disent les rapports des inspecteurs de la « brigade spéciale » adressés au préfet de police de Paris le 20 septembre 1918, que d’après les médecins militaires, l’épidémie de grippe dite “espagnole” aurait pour origine la consommation de conserves alimentaires de provenance espagnole et dans lesquelles auraient été introduits des bacilles. On dit aussi que de nombreuses fabriques de conserves sont entre les mains d’Allemands. On prétend que les oranges ont aussi subi des injections de même nature. »
Dans une lettre caviardée, un poilu évoque une rumeur répandue à Toulon et selon laquelle le fléau aurait pour origine un « vaccin empoisonné fourni par les Boches ».
Sur les modes de contamination circulent de folles rumeurs. Dans une petite commune de Corse, un homme meurt de la grippe mais on attend un proche parent pour l’enterrer. A son arrivée, on ouvre le cercueil et toute la famille se précipite sur la dépouille pour l’embrasser. Neuf personnes contractent ainsi la grippe et meurent. Le jour même ont lieu les obsèques. Dans l’église où s’est déroulée la cérémonie funèbre, les fidèles se rendent en masse pour assister aux offices religieux. Deux ou trois jours plus tard, 600 personnes, sur une population de 1 100 habitants, contractent une pneumonie. Bilan : 54 décès. Réminiscence de la théorie miasmatique, la rumeur voudra que, sur le parcours du convoi funèbre, se soient dégagées les émanations putrides qui ont empoisonné la ville.
La vie du pays est bouleversée. Dans les campagnes, les malades sont à l’abandon. Dans les fermes perdues de la lande bretonne, le bétail ne peut plus sortir à moins qu’un voisin ne s’en occupe. Des localités sont interdites aux permissionnaires, ce qui attise le mécontentement de l’armée. Plus heureux, des soldats qui y séjournent n’ont pas le droit de regagner le front.
A Paris, les rapports des inspecteurs de la Préfecture de police se font l’écho d’une anxiété grandissante. Et pour cause. Alors que la grippe ne tuait dans la capitale que 64 personnes dans la semaine du 15 au 21 septembre, le Bulletin hebdomadaire de statistique municipale, relayé par les grands quotidiens, en annonce 616 dans la semaine du 6 au 12 octobre. Dans les semaines qui suivent, des sommets de mortalité sont atteints : 1 046, 1 473, 1 329…
Pour la première fois depuis août 1914, les événements militaires passent au second plan dans les conversations. Certains fleuristes, dit-on, engagent du personnel de nuit pour la confection des couronnes. « Ce fléau, proclame une ménagère, est plus terrible que la guerre ou que les Berthas et les Gothas [les canons et les avions allemands  qui bombardent Paris ]. »
En province, les ravages seraient encore plus sévères. A Lyon et à Dijon, on enterrerait les cadavres de nuit pour ne pas impressionner les populations et il serait défendu de suivre les corbillards. En fait, s’il est vrai que les pompes funèbres sont partout obligées de procéder à des enterrements nocturnes, ce n’est pas pour épargner les esprits mais faute de temps.
Au Palais de justice de Paris, l’atmosphère est étrange. Toujours selon les rapports des inspecteurs au préfet de police, à la 10e chambre correctionnelle, deux avocats proposent de remettre une affaire à huitaine en raison de la longueur des débats, mais le président Masse s’y oppose en prétextant : « Avec l’épidémie, le tribunal pourrait bien, dans huit jours, ne pas être composé de la même façon. » Plusieurs avocats ont dissimulé des cache-nez sous leur robe et leurs traits tirés indiquent « qu’ils sont passés par là ».
Médecins, pharmaciens, infirmiers et personnel hospitalier sont débordés. Certains praticiens ont dû apposer à leur porte une affichette indiquant qu’il leur était impossible de visiter de nouveaux patients. Quant aux hôpitaux, ils refusent les malades et l’Assistance publique doit rappeler qu’un grippé est souvent mieux soigné chez lui.

Du masque à gaz au masque de gaze

Les pharmacies sont prises d’assaut, des files d’attente se forment devant les comptoirs des herboristes, des droguistes. Il faut piétiner plus d’une heure pour se faire servir et la confection des ordonnances demande un délai de vingt-quatre heures. La quinine, l’huile de ricin, le formol, l’aspirine et le rhum, qui fait l’objet d’une scandaleuse spéculation, sont en rupture de stock. Le 16 octobre 1918, Le Matin annonce une grande victoire : « Les 500 hectolitres de rhum mis à la disposition de la ville de Paris sont arrivés. Ils seront vendus sur ordonnance par l’entremise des pharmaciens. »
C’est dans ces circonstances qu’éclate l’affaire du Petit Parisien. Le 26 octobre, ce grand quotidien provoque une ruée encore plus spectaculaire chez les pharmaciens en divulguant la formule d’un « traitement qui a fait ses preuves ». Sa confection ne comporte pas moins de treize étapes et un nombre faramineux d’ingrédients : aspirine, citrate de caféine, cryagémine Lumière, benzoate de soude, terpine… Et comme Le Petit Parisien se veut scientifique, ses lecteurs se présentent chez leur pharmacien pour lui demander de l’acétate d’Az H2, du S04 Mg et du S04 Na… En tout une vingtaine de produits auxquels s’ajoutent des tisanes d’orge, de chiendent, de queues de cerises. Médecins et pharmaciens protestent et s’étonnent que la censure ait laissé filtré pareil article, d’autant que le coût de la panacée, qui s’élève à 45 F, correspond pour un ouvrier au salaire de quatre ou cinq journées de travail.
En fait, la médecine officielle est désarmée. Dans les hôpitaux civils et militaires, la médication à base d’antiseptiques et de tonicardiaques est violente et peu efficace : injection d’or colloïdal et d’Electrargol en piqûres intraveineuses et en lavements, administration de toniques (digitalite, spartéine, huile camphrée, strychnine…). Quelques médecins iront même jusqu’à pratiquer, à la suite d’informations publiées dans les quotidiens et dans la presse spécialisée, des injections d’essence de térébenthine, prescription dont on dit qu’elle aurait été couronnée de succès en Suisse. La saignée a aussi ses partisans.
La plupart des praticiens restent à juste titre sceptiques. Aussi les espoirs se reportent-ils sur les vaccins et les sérums qui, depuis les travaux de Pasteur et de Roux, jouissent d’un immense prestige. Avant l’épidémie, l’Institut Pasteur avait mis au point un sérum antipneumococcique polyvalent d’une inefficacité avérée. Certains médecins n’en croient pas moins obtenir de bons résultats en l’administrant à titre préventif à toute personne hospitalisée. Un peu partout dans le monde, de miraculeux vaccins ou sérums voient le jour.
La prophylaxie offre d’autres morceaux de bravoure. En premier lieu, les médecins rendent un culte au masque protecteur. Celui-ci limite la diffusion des germes, mais la protection qu’il assure est toute platonique. Il faut dire que le masque est entré dans les mœurs et que l’on passe volontiers du masque à gaz au masque de gaze. « Être contre, écrit le professeur Vincent, c’est le même préjugé absurde qui a entraîné la mort de tant de combattants au début de la guerre barbare par les gaz toxiques ou asphyxiants inventés par les Allemands. » Le Dr Roux, directeur de l’Institut Pasteur, et l’Académie de médecine s’enthousiasment pour le masque.
Pour plus d’efficacité, celui-ci doit être imprégné d’antiseptiques (eucalyptol, baume du Pérou, térébenthine). A défaut, écrit un médecin dans Le Matin, « une simple compresse hydrophile trempée dans l’eau bouillie, posée sur le nez et la bouche et attachée par-dessus les oreilles avec un cordonnet, fera l’affaire ». L’Académie de médecine, moins plébéienne, recommande de se couvrir le visage et de recouvrir le berceau des enfants d’un double voile de tarlatane imbibé d’un liquide antiseptique.
Dans les journaux, les conseils abondent. A titre préventif, se soumettre à des fumigations d’essence d’anis, de girofle, d’eucalyptus, de menthol, de camphre (The Lancet). « Se brosser les dents et passer dans les interstices un fil que l’on fera glisser par un mouvement de va-et-vient. Rinçage de la bouche à l’eau fraîche » (Bulletin de l’Académie de médecine). Se gargariser matin et soir avec une solution antiseptique, eau oxygénée ou eau dentifrice (Le Matin).

Lacunes statistiques

A la prophylaxie individuelle s’ajoute la prophylaxie sociale, plus difficile à imposer. Dans certaines villes de province, les écoles ferment, et, à Montpellier, où 65 grippés décèdent dès le mois d’août, le plancher des salles de spectacles est nettoyé au Crésyl (un antiseptique ménager) et des ventilateurs y sont mis en action, comme au bon temps des miasmes. Rien de tel pour soulever virus et pneumocoques !
Malgré tout, les salles de spectacles restent ouvertes dans les plus grandes villes et les passagers voyagent librement dans les trains. Tel n’est pas le cas en Suisse, où écoles, cinémas, théâtres et réunions sportives sont interdits. Les voyages sont eux-mêmes contrôlés. Une « carte de légitimation » est nécessaire pour prendre le chemin de fer. Deux médecins portant brassard sont du voyage. Interdiction de quitter le train ou d’y entrer en cours de route. Les vivres seront distribués aux voyageurs par les fenêtres.
En France, les militaires exhument de leurs cartons une circulaire datée de mars 1895 concernant les « mesures à prendre en temps d’épidémie de choléra, de grippe, de peste et typhus ». Une fois polycopié, le document est adressé le 28 août, en pleine canicule, à tous les généraux : « Les exercices auront lieu dans des endroits clos et couverts (manèges, magasins, halles). Les troupes à cheval devront avoir un manteau [sic] ; dans l’infanterie, la veste sera toujours portée sous 1 [sic] capote… Le combustible sera fourni par le corps. »
Plusieurs semaines durant, les quotidiens ont fait référence à l’influenza de 1890. Il s’agissait de remonter le moral du public en évoquant ce précédent qui, dans ses débuts, avait été plus meurtrier. Alors que l’épidémie n’était apparue que depuis un mois, l’influenza avait entraîné la mort de 960 Parisiens en une semaine (première semaine de janvier 1890) alors qu’au bout de neuf semaines le cru nouveau n’en tuait que 616 (première semaine d’octobre 1918). La conjoncture, pourtant, était sur le point de se renverser.
Le terme de « grippe » n’apparaît pas dans les statistiques de 1890, le bilan de l’épidémie ayant été calculé sur la base de « l’excédent de mortalité dû aux bronchites aiguës, bronchites chroniques, pneumonies et broncho-pneumonies réunies ». Ces complications grippales avaient alors causé la mort de près d’une centaine de milliers de Français.
La grippe espagnole devait faire mieux. Pour l’année 1918, la Statistique sanitaire de la France indique un total de 91 565 décès grippaux pour 36 637 000 habitants (recensement de 1911). En réalité, ce bilan ignore une large fraction de la population : 6 000 000 de militaires dépendent du Service de santé des armées, échappant ainsi aux comptes de l’administration préfectorale ; neuf départements, occupés ou situés sur la ligne de feu et peuplés de 5 900 635 habitants, sont ignorés, eux aussi, par les statistiques ; à quoi s’ajoutent les départements qui, en raison du manque de personnel, se trouvent dans l’impossibilité de fournir des états.
Au total, les lacunes portent sur près de 14 800 000 administrés (dont 8 786 186 civils). C’est donc sur moins de 22 000 000 de Français que portent les 91 565 décès grippaux signalés par la Statistique sanitaire de la France pour l’année 1918, ce qui donne 1 décès pour 240 individus et 42 décès pour 10 000 habitants. On peut en déduire que, chez les 8 786 186 civils non comptabilisés, la mortalité grippale pour 1918 aura été voisine de 36 500 décès. Au total, 128 000 civils auraient donc été victimes de l’épidémie.
Pour l’année 1919, la Statistique générale de la France publiée en 1925 estime à 36 018 le nombre des décès grippaux survenus durant les trois premiers mois de l’année (estimation minimale, une trentaine de départements ayant fourni des renseignements incomplets). A quoi s’ajoutent 16 500 décès répertoriés en 1919 sous la rubrique « pneumonie grippale ».
Quant au service de santé de l’armée, il enregistre un total de 30 382 décès grippaux pour 402 000 cas.
De tous ces chiffres, il est aujourd’hui possible de conclure que l’épidémie de grippe espagnole a fait en France 210 900 victimes, avec deux pics : le premier en octobre 1918 et le second en février-mars 1919. Au mois de mai 1919, la mortalité est devenue négligeable. Mais l’épidémie survivra longtemps dans les mémoires.
P.D.

NOTES
1. Les archives du Val-de-Grâce nous permettent de suivre l’évolution de la grippe espagnole dans chacune des 19 régions militaires. Les médecins-majors ont consigné des faits que les médecins civils n’avaient pas l’occasion de signaler.
2. La grippe se manifeste par une poussée fébrile plus ou moins violente de quarante-huit heures qui ne présente de réel danger que pour les personnes âgées ou valétudinaires. En fait, ce sont les complications grippales (pneumonie, broncho-pneumonie ou bronchite) qui, dans un organisme affaibli, sont les plus redoutables.
3. La morbidité désigne la proportion de malades par rapport à la population saine.
4. S. Delaporte, cf. Pour en savoir plus.
5. La dengue est la grippe des Tropiques. La suette militaire, une maladie aujourd’hui disparue caractérisée par une éruption cutanée en forme de grain de mil. Le « spirochète grippal » désigne ce que l’on croyait être, à la fin du XIXe siècle, le bacille de la grippe.

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